Des mains plaquées sur la paroi d’une grotte, un cochon sauvage peint en rouge sombre, des silhouettes humaines qui semblent raconter une histoire. L’idée d’un berceau unique de l’art a longtemps orienté les recherches, mais les découvertes récentes en Asie du Sud-Est redistribuent les cartes.
Sulawesi, le rival inattendu des grottes européennes
Pendant des décennies, les grottes ornées d’Europe occidentale (Lascaux, Chauvet, Altamira) ont incarné le point de départ de la création artistique humaine. Ce cadre a volé en éclats avec les découvertes sur l’île de Sulawesi, en Indonésie.
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Une étude publiée dans Nature le 3 juillet 2024 a daté à au moins 51 200 ans une scène figurative narrative dans la grotte de Leang Karampuang. On y distingue des figures humanoïdes interagissant avec un cochon verruqueux. C’est, à ce jour, la plus ancienne scène de ce type identifiée dans le monde.
Pourquoi cette datation change-t-elle la donne ? Parce qu’elle est antérieure aux plus anciennes peintures figuratives connues en Europe. L’Asie du Sud-Est devance l’Europe comme foyer de l’art figuratif ancien.
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Art préhistorique : un seul berceau ou plusieurs origines indépendantes ?
Les manuels scolaires situent presque toujours l’origine de l’art en France ou en Espagne. Cette vision eurocentrée tenait surtout à un biais de prospection : les archéologues européens ont fouillé leur propre continent bien avant de disposer de moyens comparables ailleurs.
Avec les découvertes de Sulawesi, deux hypothèses coexistent sans qu’aucune ne l’emporte clairement.
- L’art figuratif aurait voyagé avec Homo sapiens depuis l’Afrique, se diffusant au fil des migrations vers l’Asie et l’Europe. Dans ce scénario, la capacité symbolique existait déjà avant la dispersion.
- Des inventions indépendantes auraient eu lieu dans plusieurs régions du monde, sans lien direct entre elles. Sulawesi, l’Europe, peut-être l’Afrique australe, seraient autant de foyers autonomes.
- Un scénario mixte combine les deux : un socle cognitif commun hérité d’Afrique, activé différemment selon les contextes locaux (matériaux disponibles, environnement, organisation sociale).
Chaque nouvelle datation peut faire basculer le débat.
Néandertal et la question d’un art non-sapiens
Le berceau de l’art ne concerne peut-être pas uniquement notre espèce. Des datations par séries d’uranium réalisées dans trois grottes espagnoles (La Pasiega, Maltravieso, Ardales) ont produit des âges antérieurs à l’arrivée généralement admise d’Homo sapiens en Europe occidentale.
Concrètement, certaines marques rouges et des empreintes de mains pourraient avoir été réalisées par des Néandertaliens. Si cette interprétation se confirmait, cela signifierait que la pensée symbolique n’est pas le monopole de notre espèce.
Cette hypothèse reste débattue. Plusieurs chercheurs contestent la fiabilité des datations ou proposent des explications alternatives (contamination des échantillons, présence sapiens plus précoce que prévu). Le débat illustre à quel point la notion de « berceau » dépend de ce qu’on inclut dans la définition même de l’art.

Définir l’art pour trouver son origine
C’est un point que les chronologies oublient souvent de poser. Avant de chercher où l’art est né, il faut s’entendre sur ce qu’on appelle « art ».
Un simple trait gravé sur un os compte-t-il ? Des coquillages percés et assemblés en collier relèvent-ils de la création artistique ? Si oui, les premières formes d’expression symbolique remontent bien au-delà des peintures rupestres, vers des centaines de milliers d’années.
Aujourd’hui, les spécialistes distinguent plusieurs niveaux :
- Les comportements symboliques (usage de pigments, gravures géométriques), attestés très tôt en Afrique.
- L’art figuratif (représentation reconnaissable d’un animal, d’un corps humain), dont les plus anciens exemples connus se trouvent désormais à Sulawesi.
- L’art narratif (une scène avec interaction entre personnages), catégorie où la grotte de Leang Karampuang détient le record.
Selon la catégorie retenue, le berceau de l’art se déplace géographiquement et chronologiquement.
Pourquoi la réponse continue de changer
Les techniques de datation progressent vite. La méthode par séries d’uranium, appliquée directement aux dépôts de calcite recouvrant les peintures, a permis les réévaluations majeures de ces dernières années. Chaque amélioration méthodologique peut rendre obsolète un classement établi quelques années plus tôt.
Le berceau de l’art n’est pas un lieu fixe mais une question mouvante. L’Europe a longtemps occupé cette place par défaut, faute de recherches comparables ailleurs. Les campagnes de fouilles en Asie du Sud-Est, en Afrique australe et en Australie sont encore récentes par rapport à celles menées en France ou en Espagne depuis plus d’un siècle.
Ce déséquilibre dans l’histoire des recherches signifie qu’il reste probablement des grottes ornées, des objets gravés, des formes d’expression encore inconnues sous des couches de sédiments ou dans des régions peu prospectées.
L’art n’a vraisemblablement pas un berceau unique. Il a émergé là où des esprits capables de symboliser ont rencontré des surfaces, des pigments et, peut-être, le besoin de raconter. Sulawesi, Lascaux, Altamira, Blombos en Afrique du Sud : ces noms jalonnent une histoire dont les premiers chapitres restent à découvrir.

